Top

El

septembre 7, 2007

El rappeur en or

Si l’humilité est l’apanage des grands hommes, nul doute qu’El Matador ait une place réservée à la table de ces derniers, puisque rien qu’avec ses deux premiers crus (”Génération Wesh Wesh” et “A Armes Egales”) classés directement grands millésimes du hip hop français 2007, El Matador aurait déjà de quoi se la péter. Or, il n’en est rien, loin s’en faut, même ! A des années lumière de se prendre pour un cador du genre, c’est au contraire avec une grande simplicité et une maturité étonnante que le MC de 24 ans accueille les prémices d’un succès imminent et, disons-le franchement, fort mérité.

elmatador.jpg


A l’image de son premier album, Parti De Rien, le rappeur marseillais affiche une grandeur d’âme et un enthousiasme contagieux, une sagesse instinctive qui donne à réfléchir, et une sensibilité (sans sensiblerie) qui remue autant le corps que l’esprit. En d’autres termes, si vous ratez cette sortie, vous n’avez rien compris !
Question : Toi qui (comme la plupart des jeunes rappeurs) es Parti De Rien (justement), comment as-tu réussi à t’imposer dans ce milieu ? Grâce à l’acharnement ? A un coup de bol ? Une rencontre décisive au bon moment ?

El Matador : Je pense qu’il y a plusieurs paramètres qui entrent en compte. Tout d’abord, ce que je ne cesse de répéter à chaque interview, c’est que ce n’est pas la fête, mais c’est du travail, sans relâche ! Je prends toujours l’exemple du football ; même si tu réussis à être signé dans un club, si tu ne fais pas un bon entraînement, alors tu ne joueras pas le match, c’est clair ! Dans le rap, c’est exactement la même chose. Il faut un travail acharné ! Après, c’est sûr qu’il y a aussi une part de chance… ce qui est d’ailleurs un peu mon cas.. Le label Bombattak cherchait un rappeur pas connu dans le cadre d’une compile et sont venus prospecter du côté de Marseille. Ils ont pris la température des lieux et se sont renseignés sur la nouvelle génération de rappeurs locaux qui se débrouillaient, c’est comme ça qu’ils m’ont repéré.

Q : Tu t’étais déjà taillé une certaine réputation alors ?

E.M. : ..Euh, oui… Disons que j’avais déjà eu un petit buz, parce que j’essayais tout le temps de me faire remarquer sur les petites scènes, de marquer les esprits en free-style ou par le biais des projets auxquels je participais… du coup, mon nom leur revenait régulièrement aux oreilles. Alors ils ont voulu me rencontrer pour voir ce que je valais réellement et si ce que les gens disaient de moi était véridique. Donc on s’est rencontrés et on a eu d’entrée un bon feeling, genre un coup-de-coeur réciproque ! (rires).. C’est sûr que de ce côté-là je pense avoir eu un gros coup de bol ! Et puis, je dois aussi énormément aux titres repris dans la BO des films Taxi 4 et de 300.

Q : Justement, comment as-tu réussi à décrocher ces honneurs ?

E.M. : Ben, je ne te cache pas que notre objectif était de signer une licence dans une bonne maison de disques afin de pouvoir sortir un disque dans de bonnes conditions et d’avoir de la promo dans les gros médias… Du coup, on a fait des morceaux plus ou moins ‘calibrés FM’ qui nous permettraient de démarcher, et dans le lot, il y avait le morceaux “Génération Wesh Wesh”. Par hasard, cela tombait pile au moment où les réas du film Taxi 4 cherchaient un titre pour le générique. Ils sont tombés sur notre morceau, et là ils ont pété un cable ! Ils ont fait écouté le MP3 à Luc Besson, qui à ce moment-là, était aux Etats-Unis, et ça lui a plu immédiatement. En plus, il tenait à avoir un artiste marseillais, c’était une façon de remercier la ville… Alors, il a décidé que le morceau serait au générique de fin. C’est clair que cela a été le coup de pousse qui a déclenché une réaction en chaîne… Le titre est passé sur les grandes ondes FM, et les gens ont commencé à entendre parler de moi au-delà de Marseille. Eh puis, la deuxième cartouche a été le film 300… Warner USA voulait un morceau de rap français pour le générique de fin des copies françaises. Donc il y a eu une grosse compétition. Tout le monde a planché sur le sujet et composé des morceaux ! Moi je ne connaissais pas du tout l’histoire du film (qui est une histoire vraie!). Du coup j’ai fait des recherches sur Internet et j’ai essayé d’écrire un titre en rapport avec le délire du film.. “A Armes Egales” est donc un hymne à la bravoure et au courage. En tout cas, le fait que notre morceau ait été sélectionné parmi tant d’autres (réalisés par des pointures du hip hop français) a été une énorme satisfaction, c’est sûr. Je me suis dit ; woaw, on a été choisis parmi des têtes d’affiche, c’est trop de la bombe ! (rires)

Q : A part ces deux tubes, avais-tu également d’autres titres assez convaincants pour constituer un album qui tienne la route ?

E.M. : Bien sûr ! J’avais une quarantaine de titres déjà bien travaillés. Si tu veux, les morceaux qui composent l’album sont les quinze meilleurs titres que j’avais en stock. .. ou plutôt les quinze titres que l’on trouvait les plus adaptés pour un premier essai… parce que je t’avouerai que mes autres morceaux étaient un peu trop rudes et free-style pour figurer sur un premier album, qui plus est pour être diffusés en radio… et donc, être identifiés dans le paysage musical français. Il fallait que ce premier album soit plus soft pour les radios, mais aussi plus personnel pour que le public puisse s’identifier aux histoires que je raconte.

Q : Il y a plusieurs guest vocaux sur ton album, est-ce que ce sont des potes à toi ?

E.M. : Brasco est dans la même “écurie”, donc il était présent à presque tous les enregistrements. Il a un sens inné de la mélodie, alors je lui demandé de mettre son grain de sel sur les morceaux “Tapage Nocturne” et “A Armes Egales”. En ce qui concerne Soprano, je le connais assez bien pour l’avoir souvent croisé sur Marseille dans les soirées hip-hop. Il m’a soutenu et m’a toujours encouragé à ne pas lâcher le morceau lorsque j’avais un peu tendance à baisser les bras, mais sans jamais me cirer les pompes ou me faire croire que le chemin serait facile et sans encombres. Alors c’était sûr qu’il aurait sa place quelque-part sur l’album, en l’occurence sur le titre “Besoin d’Etre Libre”. Pour Loïs Andrea, je ne la connaissais pas personnellement mais je l’avais croisée deux ou trois fois. Donc, lorsqu’on cherchait une voix pour le refrain du morceau “Marseille”, mon producteur me l’a suggérée et m’a fait écouter quelques-uns de ses enregistrements. J’ai trouvé sa voix extraordinaire… à partir de là, la collaboration était inévitable ! (rires) Pareil pour Nubi et LS. On cherchait des voix R’n'B pour les titres “Le Rap De La Rue” et “Adolescente En Mal De Vivre”… on les a rencontrés, le courant est passé d’emblée ; le résultat est là ! (grand sourire)
bio_elmatador.jpg

Q : Est-ce que tu t’es déjà un peu fatigué du morceau “Génération Wesh Wesh” depuis le temps qu’il tourne sur les ondes hertziennes ?

E.M. : Nooon, je trouve que c’est un bon titre !! (rires) A vrai dire, dès le début, à partir du moment où l’on a fini les instrus, on savait que l’on venait de faire un gros morceau. Perso, je me suis dit que c’était peut-être grâce à cette instru que j’allais réussir à me sortir de la merde ! (rires) Je suis heureux de constater que l’on avait vu juste ! (grand sourire) Donc ce morceau me tient particulièrement à coeur… Il aura été l’accélérateur de tout ce qui m’arrive aujourd’hui !

Q : Sur le titre “Adolescente En Mal De Vivre”, tu parles du malaise et des conflits de l’adolescence du point de vue d’une jeune fille, c’est une manière tout à fait originale (de la part d’un rappeur) d’aborder ce sujet ; peux-tu parler de ce qui t’a inspiré ce titre ?

E.M. : En fait, c’est en rapport avec une histoire qui m’est arrivée en venant à Paris. J’étais à la gare, j’attendais le train pour Paris, et là je me suis fait accoster par une jeune fille vraiment en galère.. ça se voyait.. tu sais, on dit que l’âme se reflète dans le regard, eh bien elle, ça se voyait qu’elle était dans le désarrois total ! Elle m’a gratté une cigarette et quelques pièces. On a un peu discuté, et elle m’a vaguement expliqué sa situation, qu’elle était en fugue, blablabla.. Du coup, pendant tout le trajet dans le train, je suis mis à imaginer son histoire, quel était son passé, que serait son avenir, pour quelles raisons elle en était arrivée à cette situation… Eh puis, ça me tenait à coeur d’aborder ce sujet parce que l’on est dans un pays qui détient le records du monde de personnes vivant sous antidépresseurs.. même chez les adolescents, le malaise est vraiment perceptible. D’ailleurs, ça rejoint un peu l’actualité et l’histoire récente de ces deux jeunes filles qui, au grand étonnement de leurs parents, se sont suicidées en même temps en se jetant par la fenêtre. Personne n’avait rien vu venir… On vit dans une société soit disant évoluée, pourtant il y a beaucoup d’incompréhension et de souffrance silencieuse. Mais c’est toujours délicat de mettre ce genre de propos en musique sans en faire un truc glauque et complètement déprimant. Donc pour “Adolescente En Mal De Vivre”, on a voulu y apporter une grande part de musicalité car c’est un morceau très dur… On voulait faire un morceau agréable à l’écoute malgré la violence des propos.

Q : Dans ton album il y a énormément d’éléments (sonores et textuels) qui font penser à L’Ecole Du Micro d’Argent de IAm, je pense notamment aux titres “Epoque Révolue” et “El Matador” ; est-ce que cet album en particulier est TA référence absolue en matière de hip hop ?

E.M. : C’est clair, j’ai été bercé sur cet album ! (rires) Comme la plupart des rappeurs de ma génération, j’ai trempé dans ses ambiances grandiloquentes, un peu à la Star Wars… ce sont des morceaux qui m’ont mis des gifles ! Et aujourd’hui encore, lorsque j’écoute cet album, je le trouve toujours aussi puissant. Il n’a rien perdu à sa force, et il sera toujours aussi bon dans 10 ans. Il fait partie des albums qui traversent le temps sans vieillir.

Q : Y a t-il un morceau qui t’a particulièrement posé des problèmes ?

E.M. : Oui, le dernier morceau “El Matador” justement ! Parce qu’il faut savoir que tous les musiciens qui ont collaboré au projet sont des musiciens professionnels diplômés du conservatoire, et que sur ce titre, il y a une instrumentation de fou ! Il y a presque une vingtaine de violons ! Du coup, l’orchestration était tellement magistrale que ma voix était complètement étouffée si je me contentais de chanter comme d’habitude. Il a fallu que je pousse vraiment mes limites. D’ailleurs, après l’enregistrement de ce titre, j’ai été aphone pendant deux jours… Je peux te dire que ce morceau m’aura franchement fait transpirer ! (rires) Mais je n’avais pas le choix. Je devais absolument tout donner pour être à la hauteur de l’instrumentation… Aujourd’hui, en écoutant le résultat, je me dis que ça valait la peine, vraiment ! (sourire)

el_matador1.jpg

Parti De Rien (Bombattak), sortie : septembre 2007



Comments

Comments are closed.

Bottom