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Keziah

août 29, 2008

Du bois dont on fait les hérauts

Cinq ans après, Black Orpheus, l’ambassadeur du blufunk, Keziah Jones, revient nous réchauffer l’âme avec son brûlot afro-funk, Nigerian Wood. Inspiré aussi bien par la richesse du monde que par le combat des hommes de conviction, ce cinquième album est un manifeste à la gloire des bonnes vibes universelles.. A mettre entre toutes les oreilles !

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Question : Cinq ans se sont écoulés depuis ton dernier album, Black Orpheus. Pourquoi avoir disparu de la circulation si longtemps et que s’est-il passé durant tout ce temps ?

Keziah Jones : Eh bien… tu sais, d’une manière générale, il y a tellement de disques qui sortent chaque année et tellement de musiciens qui cherchent à retenir l’attention du public, qu’il devient très difficile de se faire entendre. Du coup, tu dois vraiment réfléchir avant de sortir  un album… il faut être sûr qu’il en vaille la peine ! Personnellement, je préfère sortir un disque tout les 4 ou 5 ans et être sûr qu’il soit entendu, plutôt que d’en sortir un tout les 2 ans et que le message se perde dans la nature. Donc chacun de mes disques a été mûrement réfléchi. En général, ça se passe comme ça : je sors un album, puis je pars en tournée pendant 2 ou 3 ans, ensuite je prends ma guitare et je disparais ! (rires) Je me coupe complètement de ma famille, mes ami(e)s, mon manager.. tout le monde ! Et je voyage, je rencontre des gens, je parle avec des tas d’inconnu(e)s, je visite des pays et m’immerge dans des cultures étrangères… c’est comme cela que me viennent de nouvelles idées. Je me nourris de ce flot d’informations et d’expériences, et compose constamment des chansons. Puis, éventuellement, un jour je décide qu’il est temps de mettre tout cela sur bande… alors j’entre en studio, et j’enregistre. Donc c’est sûr que tout cela prend beaucoup de temps ! Mais le fait que je laisse autant de temps s’écouler entre chaque album ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu d’autres albums entre les deux.. c’est juste qu’ils n’étaient pas assez bons pour que je les enregistre.

Q : Donc, tes albums (enregistrés) sont en quelque sorte un florilège des meilleurs morceaux de tes albums non-enregistrés ?          

K.J. : Exactement ! (rires) Je sélectionne les meilleurs titres et recrée un ensemble homogène à partir de morceaux hétéroclites.

Q : Tu as vécu pendant longtemps entre Londres, Paris, Lagos, tu vis maintenant à New York, et apparemment, tu aurais déclaré que “cette ville contient en elle le monde entier”… J’en déduis que cette ville a dû énormément inspirer ton nouvel album ?

K.J. : En effet. New York est un incroyable melting-pot de cultures ! Le fait de vivre dans cette ville m’a permis de voir les choses sous un angle différent, et donc d’écrire des textes sous de nouvelles perspectives. Avant, j’abordais souvent des thèmes liés à l’histoire des continents Africain et Européen, aux problèmes qu’ils rencontrent… or, ces sujets ont déjà été traités des milliers de fois par de nombreux artistes, depuis de nombreuses années. Le fait d’habiter à New York m’a ouvert les yeux sur d’autres problèmes qui se passent ailleurs, comme au Mexique, au Brésil, en Indes, en Chine… car New York rassemble pratiquement toutes les nationalités. Des gens viennent des quatre coins du monde pour vivre et essayer de gagner de l’argent dans cette ville ! Et puis, peu de temps après que je me sois installé là-bas, toute cette folie avec Georges W. Bush et la guerre contre le terrorisme a commencé à bouleverser l’opinion. Le fait d’observer les choses depuis “l’intérieur” m’a évidemment fait beaucoup réfléchir. Alors oui, New York a été une véritable source d’inspiration pour cet album.

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Q : Tu l’as enregistré en grande partie dans le fameux studio, Electric Lady (studio de Jimi Hendrix) ; as-tu ressenti des vibrations particulières pendant l’enregistrement ?
(rires)

K.J. : Crois-le ou non, mais en l’occurrence, oui ! (rires) C’est un endroit vraiment intense tu sais ! Il y a eu tant de démêlés juridiques à propos de ce studio, et tant d’albums incroyables ont été enregistrés là-bas… c’est comme si les murs en étaient imprégnés. Tu peux réellement sentir quelque chose lorsque que tu franchis la porte du studio.

Q : Tu as travaillé avec le célèbre producteur et batteur de jazz, Karriem Riggins ;  comment ça s’est passé ?

K.J. : Au début ça n’a pas été facile… après ça allait mieux, mais la première session a été vraiment difficile, parce que la musique que j’avais écrite était très intense, très ‘new-yorkaise’, très funk et compliquée.. j’avais enregistré 15 ou 16 chansons comme ça, et en les réécoutant, je me suis demandé si cela ferait un album adéquat après Black Orphéus et plus de 4 ans d’absence. Et là, je me suis dit ; non, je vais attendre encore un peu, et retravailler complètement l’album. Alors je suis allé à Los Angeles avec Karriem, et on a réenregistré tout l’album, qui est devenu, Nigerian Wood. Mais j’ai quand même repris certains des morceaux funk très intenses de mes sessions new-yorkaises, comme “African Android”, “Lagos vs New York”.. Donc, c’est clair qu’au départ, l’enregistrement a été un peu ‘prise de tête’.. mais Karriem a été d’une aide extrêmement précieuse. C’est lui qui a fait en sorte que ça se passe bien, parce qu’il est un batteur extrêmement doué, et qu’il est aussi bien branché hip-hop que jazz ou nu-soul. D’ailleurs, il a produit des artistes comme Erykah Badu, The Roots, Common… C’est un p’tit génie dans son genre.

Q : Pourquoi as-tu choisi d’intituler l’album d’après le morceau, “Nigerian Wood” ?

K.J. : Hum.. Disons que pour moi, Nigerian Wood, est un symbole… C’est ma façon de dire que désormais, le peuple nigérien est en mesure, et en train, de fournir du ‘bois de qualité’. Le bois représente quelque-chose d’organique, quelque-chose de solide, de réel… Et puis, je constate que depuis quelques années, la musique nigérienne est prise beaucoup plus au sérieux et commence à se propager un peu partout. Tu vois des artistes tels que Ayo , Asha, Nneka ou Seun Kuti, s’imposer sur le devant de la scène musicale internationale… et je trouve ça formidable ! Parce que ce n’était pas du tout le cas il y a 10 ans lorsque j’ai sorti l’album Blufunk Is A Fact. A l’époque, il n’y avait pratiquement aucune information qui filtrait hors du pays. Aujourd’hui la situation a réellement évolué. Le monde s’intéresse aux différentes scènes culturelles du Niger (aussi bien musicale que cinématographique), parce que la nouvelle génération d’artistes s’expatrie davantage et que l’information sort (enfin!) du pays. D’ailleurs on entend également parler du reste, comme de la criminalité, la corruption, les fraudes… beaucoup de choses s’y passent ! Il faut dire que le pays est si grand.. pratiquement un africain sur cinq est d’origine nigérienne ! Donc ‘Nigerian wood‘ est la matière première, le bois dont est fait ce pays.

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Q : J’ai également lu dans la bio fournie par ta maison de disques que le titre était aussi un clin d’oeil au “Norwegian Wood” des Beatles… ?         

K.J. : Oui c’est vrai… C’est bizarre tu sais.. tout le monde me parlait toujours des Beatles, au même titre que George Clinton, Miles Davis et Jimi Hendrix, mais je n’avais jamais réellement pris la peine d’écouter leur albums. Donc, éventuellement, un jour (des années plus tard !) j’ai commencé à m’intéresser sérieusement à eux. C’est à ce moment-là que j’ai découvert Norwegian Wood.. la transformation du titre m’est immédiatement apparue comme une évidence !

Q : Certains titres sont radicalement différents de ton style habituel, je pense notamment aux titres “Unintended Consequences”, et surtout “African Android”. C’est un titre vraiment… comment dire.. bizarre !

K.J. (éclatant de rire) : Oui, en effet !

Q : Disons qu’il y a plein d’arrangements vocaux et d’instruments différents, et que, rythmiquement, ça part dans tous les sens.. J’imagine que ce titre a dû être un vrai cauchemar à enregistrer ?

K.J. : C’est clair qu’il n’a pas été l’un des plus faciles ! (rires) Il y a tellement d’informations et de mouvements dans ce morceau.. pour finir, nous avons été obligés de le simplifier et d’éliminer certains éléments.. A la base, l’idée était de faire une ‘musique de machines’.. les guitares et les voix ne sont jamais sur la même note.. et toutes les parties de guitares sont étranges, tu vois ce que je veux dire ? (rires) Donc non seulement ce morceau a été difficile à enregistrer, mais il a également été compliqué à mixer. Mais bon, au final, on s’en est bien tirés et on est contents du résultat !

Q : Le (sublime) morceau, “My Brother”, est également très différent de ce que tu as l’habitude de faire.. Il n’y a aucune guitare, uniquement des violons et violoncelles. C’est sans doute le morceau le plus bouleversant de l’album ; peux-tu nous en parler ?

K.J. : Tu sais, lorsque je suis parti habiter aux Etats-Unis, c’est là que je me suis rendu compte à quel point la situation des afro-américains avait changé, et aussi à quel point ce pays traversait une ‘crise’. Tu vois de plus en plus de distances entre les classes sociales afro-américaines, alors qu’avant, dans les années 60, il y avait un profond sentiment d’unité… Tout le monde était pareil, et les noirs étaient tous “frères” (brothers) parce qu’ils faisaient partie de la même lutte.. pas seulement aux USA, mais en Afrique aussi. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. La jeune génération d’afro-américains n’a plus aucun lien avec le continent Africain, et elle s’en fou complètement. Tout l’idéalisme d’autrefois est mort et enterré. Maintenant, c’est chacun pour soi.. “screw my brother, you know ?!” Je trouve ça très dommage qu’il n’y ait plus aucun sentiment de fraternité au sein de la communauté noire. C’est de cela que parle cette chanson. Et au-delà de ça, elle parle aussi de mon vrai frère. Donc c’est une chanson très personnelle à un autre niveau.

Matez l’interview vidéo de Keziah Jones en cliquant ICI.

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Nigerian Wood
(Because Music), sortie : septembre 2008

(Crédits photos 1 & 2 : D.Didier)



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