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Kasabian

juillet 30, 2009

Bons pour l’asile !

Les Kasabian sont les grands hérétiques du rock d’outre-manche, des rebelles du 21ème siècle avec un cœur de romantiques, la rage de vivre des poètes et une vision hallucinée propre à griller la pupille de quiconque ne croit pas en eux.

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« Le troisième disque est celui sur lequel on te juge » affirme le guitariste, Sergio Lorenzo ‘Serge’ Pizzorno, en parlant du dernier album du groupe, The West Rider Pauper Lunatic Asylum. « C’est le moment où tu t’es fait un nom et où le public découvre qui tu es vraiment. En termes de succcès, on a déjà ouvert la brèche. Maintenant, on doit s’y engouffrer pour faire imploser le système. »

Après deux ans de travail, The West Rider… donne le ton d’un groupe au zénith de sa puissance. Ces 52 minutes mêlant mélodies aériennes, riffs électro-punk, symphonies à la Morricone, swings de mariachis et berceuses spycho-pop sont à la fois une déclaration d’intention taillée pour les stades et une nouvelle référence exigeante pour la musique rock de 2009. Mieux encore, il nargue une culture pop jetable.

Selon Serge, « l’album s’inspire de films comme La Montagne Sacrée (d’Alejandro Jodorowsky), c’est la bande originale d’un film imaginaire. Ce qu’on veut, c’est encourager le public à l’écouter comme un tout. Aujourd’hui, on incite les gens à lâcher 99 centimes pour télécharger un seul morceau, or je suis convaincu que c’est vraiment sous-estimer ce que les vrais fans de musique veulent écouter. On a voulu faire un album qui transporte l’auditeur vers de nouveaux horizons. »

Pour savoir comment ils en sont arrivés là, il faut remonter à 2007. Comme pour tous les grands albums, c’est une histoire de passions, de persévérance et de longues nuits obscures de l’âme.
Quand la tournée d’Empire (deuxième album écoulé à 900 000 copies) a pris fin, le groupe s’est retrouvé largué à Leicester, dans son Angleterre natale, contraint de se réadapter à la vie de tous les jours.

« On est restés sur la route quatre ans sans interruption, s’enflamme le chanteur, Tom Meighan. On a joué partout, des stades de baseball japonais aux supermarchés mexicains. A la fin, on était comme des vampires, sauf qu’on se nourrissait d’asphalte. Et puis du jour au lendemain, tu te retrouves dans ton canapé sans rien avoir à faire. J’avais envie de me taper la tête contre les murs ! »

Et pendant que Tom se jetait sur les murs, Serge s’est mis à écrire.
« Concevoir Empire n’a pas été de tout repos, admet le guitariste, alors cette fois-ci, j’avais envie de prendre mon temps pour créer une œuvre plus ambitieuse. Le truc, c’est qu’on te pousse à écrire 10 tubes, mais là on s’est dit ; “non, pas cette fois-ci”, et on est partis encore plus loin dans l’introspection. »

Enregistrant tantôt chez lui, tantôt au studio du groupe installé dans une usine de chaussures désaffectée, entre « amplis de dingues, guitares à trois manches et synthés antédiluviens », Serge s’est attaqué aux symphonies qui le hantaient et les a mises sur bandes.

« À la maison, j’ai aménagé une toute petite pièce avec un ordinateur, un ou deux synthés et une guitare, ajoute-t-il. J’ai passé des heures à retravailler les airs. J’ai toujours eu un faible pour les albums concept (Sgt Pepper des Beatles, Ogdens Nut Gone Flake des Small Faces, S.F Sorrow des Pretty Things) et j’ai pris conscience que je voulais écrire des chansons qui s’articulaient pour former un ensemble cohérent. Cette excitation qui te submerge à 3h du matin, quand un rythme te vient et que les couplets et les refrains s’y greffent tout naturellement : pour moi, tout est là. » affirme le guitariste.

C’est un fascinant aperçu de ces expérimentations sonores qui était proposé avec “Fast Fuse”, sorti en septembre 2007 (exclusivement en téléchargement). Élu “meilleur morceau de la semaine” par le magazine NME, on retiendra ce couplet : « I’m Lucifer’s child wild acid’s done/ Black sunglasses shade the morning sun » (Je suis le fils de Lucifer, sauvage fini à l’acide/ Des lunettes noires voilent le soleil du matin), qui venait rappeler que pour écrire un hymne rock’n’roll, Serge Pizzorno n’a pas son pareil (et si cela ne suffisait pas, c’est également le morceau des Kasabian préféré de Liam Gallagher du groupe Oasis).

« “Fast Fuse” est un classique rock des temps modernes, affirme Tom. Un gros coup de poing dans le ventre. Une balle entre les deux yeux. Ces mots résonnent comme ceux du Wu-Tang Clan. On a poussé l’insolence aussi loin que puisse aller une chanson de rock. »

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En milieu d’année dernière, Pizzorno avait peaufiné un album riche en matière. Oui mais – le « mais » du perfectionniste – il a tout de même voulu demander un autre avis.

« On avait bouclé l’album et il était prêt à partir, raconte Serge. Je l’avais produit et le label était satisfait, prêt à le lancer tel quel. Et puis j’ai fait marche arrière et me suis dit que j’aurais bien pris l’avis d’une oreille extérieure. Je suis donc allé voir Dan The Automator (alias Dan Nakamura, la légende du hip-hop) pour lui demander s’il était partant pour le retravailler un peu. Pour moi, l’album Endtroducing de DJ Shadow est un disque si énorme que je savais que je pouvais lui faire confiance. »

Août 2008, San Francisco. Ensemble, ils commencent à décortiquer les échantillons et les riffs dans le studio de Serge pour révéler l’âme des chansons.
« Avec le recul, je me rends compte que l’album n’en était qu’à 70% de son potentiel avant qu’on se mette au travail avec Dan. Il est particulièrement habile pour faire jaillir les idées. On A davantage mis l’accent sur la voix de Tom, tout en laissant suffisamment d’espace aux chansons pour qu’elles respirent. Et soudain, la nature profonde de l’album a émergé. »

En annonçant la couleur avec “Underdog” – où Tom est à fond de cale quand il chante « I live my life on a lullaby » (Je vis ma vie sur une berceuse ) – West Rider… vibre d’idées, d’énergie et d’airs géniaux absolument indispensables. De la rythmique techno ondulante de “Swafiga”, au très « Kinks », “Thick As Thieves”, il échafaude l’ouvrage autour du cœur de l’édifice, “West Rider Silver Bullet”, un duo entre Tom et l’actrice de Sin City, Rosario Dawson.

« On a rencontré Rosario sur l’île de Wight, où elle est venue nous voir, explique Tom. On voulait un vrai duo rock sur le disque – comme Lee Hazlewood et Nancy Sinatra, comme Serge Gainsbourg et Jane Birkin – et elle était tout simplement parfaite. La chanson raconte l’histoire de deux amants qui courent vers le coucher de soleil – une ambiance psychédélique un peu barrée. »

“Vlad The Impaler”, en revanche, est un hymne turbo-rock à faire pâlir Empire.
« “Vlad…”, c’est le choas total, assure Serge. C’est un appel aux nôtres, ceux qui surfent sur les fréquences de nos stations de radio. J’aime aussi l’idée d’être assis dans une pièce, entouré des têtes décapitées de mes ennemis plantées sur des pics. »

Si l’arabesque entêtante de “Secret Alphabets” (qui s’inspire des envolées lyriques de Bob Dylan évoquées dans l’autobiographie de Mick Farren, Give The Anarchist A Cigarette) est un clin d’oeil à l’intérêt que porte le groupe à la contre-culture des années 1960, la profondeur lyrique souvent ignorée d’un public parfois submergé par leurs attaques sonores, est ici palpable.
Le titre, “Where Did All The Love Go ?”, évoque le carnage quotidien de la “Broken Britain”, cette «Grande-Bretagne à la dérive» de 2009, et le morceau “Take Aim”, parle quant à lui d’une société où la division des classes est exacerbée par les jeux télévisés.
Si l’impression d’ensemble invoque le mythe ‘Village Green’ de Ray Davies, rasé, bradé et remplacé par un asile de fous, un fil conceptuel relis par ailleurs toutes les chansons entre elles.

« “Fast Fuse” est l’histoire d’un gosse instable qu’on enferme dans en asile, raconte Serge. Il ferait tout pour en sortir mais ne sait pas comment s’y prendre. »

Le morceau “Happiness” qui clôt l’album, enfin, est une ode perchée à la belle époque.
« Je voulais que le rideau se baisse sur une note positive, précise Serge. Le flot de mauvaises nouvelles est loin de se tarir en ce moment, mais on voulait montrer aux gens qu’il y a une lumière au bout du tunnel, qu’il suffit de croire en soi. »

Et The West Rider Pauper Lunatic Asylum, lui-même ? « C’est l’histoire de ceux qui fuient vers un ailleurs à l’aide de drogues. Au royaume des antagonismes, où les indigents peuvent devenir princes. En l’état de la société actuelle, c’est sans doute là qu’il faut être. »

Pourquoi pas, en effet ! Tout comme Endtroducing et Dig Your Own Hole – albums majeurs dans l’histoire des Kasabian – ont marqué leur époque, c’est The West Rider Pauper Lunatic Asylum qui est appelé à mettre en musique cette fin de décennie…
Que la folie commence !

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The West Rider Pauper Lunatic Asylum (RCA/Red Ink), sortie ; Juin 2009.

Lisez la chronique de The West Rider Pauper Lunatic Asylum en cliquant ici.


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