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Thomas

février 24, 2008

L’artiste engagé… et engageant !

Lui aussi, je le suis depuis quelques années. Bon, ce n’est pas la première fois que je dis cela d’un artiste, mais en fait, je me rends compte que j’observe de près la carrière de beaucoup. Les passionnés n’ont pas le sens de la mesure, vous savez.
La première fois que j’ai entendu Thomas Pitiot, c’est grâce à un disque que j’avais reçu en 2004, Le Baron Perché. Un brûlot anti Antoine-Ernest Seillière, anti Universal, anti plein de trucs ! Un petit disque au tirage limité dont l’esprit contestataire m’a à la fois amusé et aussi agacé. J’aime bien ressentir ces deux sentiments ambivalents. Pour moi, ça veut dire qu’il y a quelque chose derrière.

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Puis, l’année suivante, Yonel Cohen-Hadria, son ami et co-fondateur avec Thomas de T’INQUIETE Productions, que je rencontre lors d’un concert, m’offre le nouveau disque de Pitiot, La Terre à Toto.
Et là, je me dis que voilà un artiste hors normes, pas lisse, engagé et convaincant.
Je le rencontre donc très vite. J’organise en déjeuner avec lui.
Un court extrait de cette rencontre (publié dans mon journal en mars 2005)…
« Thomas Pitiot est le Didier Daeninckx de la chanson française. Comme cet auteur de polar, il est du 93 et dénonce l’injustice sociale. Pitiot, dans son deuxième album, chante aussi la banlieue pas toujours rose sur une musique arc-en-ciel et voyageuse. Pitiot croque les damnés de l’amer, les forçats de la vie.
Thomas Pitiot : Moi, j’ai créé avec trois amis ma maison de production. J’ai des moyens de promos limités, mais j’ai aussi la volonté de pouvoir maîtriser de ce que je fais et de ne pas être uniquement un produit. Ainsi, je garde l’inspiration. Les gens qui sont uniquement dans leur bulle artistique sont déconnectés de la réalité.
Moi : Vous vous considérez comme « chanteur engagé » ?
Thomas Pitiot : J’ai une fibre politique et militante. Je suis communiste. J’ai une réflexion sur « comment on va changer les autres ? » et « comment on va s’organiser ? ». Je suis dans la lutte des classes. L’injustice sociale et le rapport à la domination me sont insupportables. »

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Aujourd’hui, c’est la sortie du troisième album de Thomas qui nous intéresse, Griot. « Plus qu’un voyage touristique en terre africaine, ce disque est une réflexion sur notre rapport au monde et à notre entourage proche. »
Pour en parler, il me demande de venir le rejoindre à Bobigny, à Canal 93 où il est en résidence pour préparer son nouveau spectacle. C’était le 16 janvier dernier… Lorsque j’arrive, il est en répétition. Il me salue, mais continue à travailler avec ses musiciens. Ce que j’entends me plait. Ça promet !
Il me rejoint et m’emmène dans sa loge. Il semble heureux, parfaitement dans son élément. Cet homme de 32 ans, libre, toujours en colère est juste un peu crevé. Il m’explique qu’en ce moment, le rythme est soutenu, mais que le disque est à l’image de ce qu’il voulait qu’il soit :

- Griot est dans la lignée de mes deux premiers opus. Il est plus assume en terme d’africanité et il est surtout plus maîtrisé. J’ai le renfort de musiciens africains qui jouent des instruments traditionnels comme personne. Ce disque correspond à ce que j’ai vécu ces dernières années. Beaucoup de voyages en Afrique, beaucoup de projets avec des musiciens sénégalais, maliens… c’est le fruit de ses trois dernières années de rencontres et de voyages.

« Son disque est coloré, parfumé et syncopé comme un jour de marché à Bamako, à Banjul, à Ziguinchor ou à Aubervilliers. Cette Afrique noire éclaire Thomas Pitiot, nous illumine ». Pourquoi est-il si fasciné par l’Afrique ?

- Depuis 2001, chaque année je vais là-bas. Ma relation à ce pays est complexe, mais elle est liée aussi à ma place et à mon regard sur la diversité du département que j’habite depuis toujours, la Seine-Saint-Denis. En France, nous sommes dans une société consumériste et individualiste. C’est quelque chose que je combats depuis toujours.

Un peu gêné, je lui demande s’il sait que tout n’est pas rose, non plus là-bas…

- Je ne suis pas aveugle. Évidemment que je le sais. Il y a des choses qui me dérangent en Afrique. Des formes de hiérarchies, de relations de castes, de pressions familiales ou religieuses qui ne me conviennent pas… En tout cas, il n’en reste pas moins qu’il y a une forme d’attention à l’autre, à la famille, à la communauté et au voisinage qui est très généreuse et que nous, nous avons perdu. En Afrique, ils ont quelque chose qui les font avancer collectivement.

« Thomas Pitiot est un griot blanc. Il se bat, sème de la prise de conscience sans être donneur de leçons ».
Se considère-t-il comme un griot blanc ?

- Ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas un africain blanc. Griot, ce n’est pas pour me travestir. Dans la chanson qui ouvre l’album, je chante que « les griots du monde entier ont le même sang. » Tu sais, un musicien, un conteur, celui qui célèbre des cérémonies, celui qui transmet la mémoire ç un statut un peu particulier. Il est à la fois marginalisé, souvent précarisé, mais aussi celui qui a la possibilité d’exprimer la parole critique…

Et donc, il tente de réveiller nos consciences endolories… par la chanson et par ses engagements dans le milieu associatifs local… animation, aide aux devoirs, fêtes de quartier, militantisme avec chaque fois des passerelles vers la musique.

- Je pense être en phase avec ce que je vis, ce que je défends, ce que j’exprime dans mes chansons. Mais, je suis persuadé que la chanson ne suffit pas. On peut être vite pris au piège par le travail. Le travail, quelque part, c’est aliénant. Si on reste dans un processus, ses tournées, sa promo…etc. finalement, on est beaucoup sur soi et peu enclin à s’occuper des autres.

« Thomas Pitiot, il est inutile de qualifier sa colère. Un homme libre, un homme qui chante n’a-t-il pas le droit d’être en révolte quand son époque enterre les valeurs de d’humanité ? » Si.

- Ce qui me rend triste aujourd’hui, c’est que je me rends compte que la société est tellement atomisée que nous ne sommes pas en capacité de nous organiser pour résister. Aussi bien les partis de gauche que les syndicats. Entre ceux qui sont complètement mangés, voir récupérés par la stratégie de Sarkozy et puis ceux qui luttent encore pour des régimes de clocher ou de pouvoir et qui sont incapables de s’organiser pour résister collectivement, je trouve ça triste.

Donc, l’artiste continue le combat. A l’instar d’un Ferré, en son temps.
« Ses chansons sont des chants miroirs d’Afrique, chants combats et chants poèmes humanistes. » Il évoque les déracinés, la difficulté de l’intégration « quand beaucoup font peu l’effort de la favoriser ». Il fustige « ceux qui font des compromissions pour réussir leur carrière », pointe du doigt les marchands d’armes, « se penche avec discernement sur la colère et la révolte explosive de certains jeunes des cités ».
Les portes ouvertes, ils ne les enfoncent pas, il se contente de lorgner à travers le trou de serrure de l’état du monde… et c’est déjà beaucoup pour nous informer. Parce que son œil est incisif et implacable.
Bien sûr, parfois, je suis agacé par ses messages, mais au fond, ils sont si essentiels à rappeler qu’on finit par adhérer aux propos du chanteur poète.
S’il m’irrite parfois, peut-être est-ce parce qu’il secoue un peu trop ma conscience… et que je n’aime pas ça ? Mais peut-être faut-il l’écouter ?
Oui, en fait, j’en suis sûr. Il y a des vérités qui sont bonnes à réécouter souvent.
Et puis, il y a son duo avec Loïc Lantoine.
Et puis, il y a son duo avec son papa, Gérard Pitiot.
Et puis, il y a une reprise d’une chanson de François Béranger.
Et puis, il y a aussi beaucoup de talent derrière tout ça.

Ne pas manquer le dernier des rebelles !

(ndlr : Les phrases placées entre guillemet, sont tirées d’un texte d’Albert Labbouz évoquant cet album. J’adhère complètement aux propos tenus. Je voulais ainsi que vous fassiez la connaissance de ce monsieur.)

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