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Sinéad O’Connor

octobre 10, 2005

La rasta rasée

Cette sacrée irlandaise d’O’Connor ne cessera donc jamais de nous surprendre ! Trois ans après avoir eu l’inspiration divine de mélanger chansons gaéliques traditionnelles et dubs reggae dans son dernier album studio Sean-Nos Nua ; la prêtresse, belle et rebelle, marche désormais sur les pas des prophètes rastafari qui, selon elle, ont su ‘libérer Dieu de la religion’.

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Enregistré à Kingston (Jamaïque) en compagnie des mythiques Sly Dunbar & Robbie Shakeaspeare, son nouvel opus Throw Down Your Arms est une collection de classiques ‘rasta tunes’ des années 70, repris à la sauce O’Connor, cela va de soi !
De Bob Marley à Linford Manning, en passant par Lee ‘Scratch’ Perry, Buju Banton, Peter Tosh et consorts; Sinéad est plus que jamais en communion avec les ‘roots’ des rythmes et paroles universelles.
Amen sista !!


Question : Tout bien considéré, un album de pur reggae nous pendait au nez depuis longtemps, car on peut dire qu’il existe une véritable histoire d’amour entre toi et le reggae. D’abord en 92, avec ta fameuse reprise a capella de War de Bob Marley dans l’émission Saturday Nite Live (ndlr: émission durant laquelle Sinéad avait déchiré la photo du Pape et modifié les paroles de la chanson pour faire référence aux abus sexuels sur les enfants, dont elle-même fut victime), puis en 94 tu reprenais “Fire On Babylone” dans ton album Universal Mother, et finalement, à partir de l’an 2000 tes albums sont de plus en plus empreints de beat reggae ; d’abord Faith And Courage (2000), puis Sean-Nos Nua en 2002. C’est assez surprenant que tu sois autant influencée par le mouvement rasta, car on ne peut pas franchement dire que l’Irlande soit la patrie du reggae… Donc d’où te vient ce profond attachement pour cette musique ?

Sinéad O’Connor : En fait, j’ai grandi dans un pays qui a une expérience du catholicisme très différente de n’importe quel autre pays. On peut dire que c’était véritablement une dictature théocratique d’une nature assez ‘perverse’… Il y avait pratiquement des pointes de nazisme dans tout cela. Donc, mon expérience en tant que petite fille issue de ce catholicisme irlandais autoritaire m’a poussée, depuis mon plus jeune âge, à vouloir sauver Dieu de la religion. Ça me bouleversait réellement de réaliser la contradiction de cette religion qui, d’un côté, te dit que Dieu est comme un oiseau, qu’il est un esprit libre, et qui, d’un autre côté, enferme cet esprit dans un enseignement aussi rigide, et va jusqu’à enfermer ‘son corps’ (l’hostie) dans une armoire (tabernacle) bouclée à double tour. Tout cela peut être très déroutant pour un enfant. Et donc, il m’a paru très vite évident qu’il fallait libérer Dieu de tout cela. Par ailleurs, j’avais une conscience politique assez développée pour mon âge car mes parents travaillaient beaucoup et donc je regardais énormément la télévision ; les infos, les émissions géopolitiques, etc… Et je me souviens avoir été vraiment choquée de voir toutes les horreurs et les injustices qui se passaient dans le monde; la ségrégation raciale aux Etats-Unis, la misère et l’oppression en Afrique, les attentats et la ‘guerre religieuse’ qui se passait dans mon propre pays, etc… Je m’intéressais particulièrement aux mouvements des droits civils aux USA et j’étais extrêmement inspirée par Mohammed Ali, car, encore une fois, en tant qu’enfant catholique et sexuellement abusée, j’avais tendance à avoir une très basse opinion de moi-même. Donc, quand je voyais Mohammed Ali danser et se sentir si bien malgré la situation merdique dans son pays, ça a été une sorte de révélation pour moi. A partir de là, je me suis encore plus intéressée aux mouvements des droits civils aux USA et en Afrique du Sud, et j’ai remarqué qu’à chaque fois que ces gens protestaient ou manifestaient, ils se mettaient toujours à chanter. C’était souvent des chants religieux qui exprimaient leur intime conviction que Dieu était de leur côté et qu’ils finiraient par vaincre. Donc, depuis toute jeune, j’ai réalisé que dans un sens, chanter était une façon de sauver Dieu de la religion… Car au fond, le plus terrible c’est que les gens qui oppressaient ces peuples étaient ceux qui se disaient être de bons religieux ! Et puis, je me souviens de la première fois que j’ai entendu le hit The Israelis de Desmond Dekker, ça a été comme un énorme coup de foudre. Puis, quand j’avais 11 ou 12 ans, les Boney M ont sorti le titre “The Rivers Of Babylon”. On avait l’habitude de chanter cette chanson avec la chorale de l’église… et lorsque l’on retrace l’histoire de cette chanson, il s’agit en fait d’une très vieille chanson rasta. Je me rappelle avoir souvent pleuré en la chantant, et même rien qu’en y pensant… Donc, le reggae est entré très tôt dans ma vie et s’est imposé par petits morceaux. C’est pourquoi j’aime beaucoup la photo de la pochette de l’album. Comme tu vois, c’est ma photo de communiante. On m’avait demandé d’adopter une posture religieuse, mais je ne me sentais pas d’avoir les deux mains jointes façon ‘Holy Molly’, et donc j’avais mis mes mains de cette manière, en joignant seulement le bout des doigts. Je ne l’ai su que bien plus tard, mais il s’agit en fait d’un geste rasta qui symbolise l’Esprit Saint. C’est drôle car je n’avais que 7 ans à l’époque, et je n’en avais aucune idée bien sûr. Puis, lorsqu’à 17 ans je me suis établie à Londres, mon manager de l’époque était un irlandais complètement obsédé de reggae, et qui avait l’habitude de me faire écouter plein de disques différents. Mes préférés ont toujours été les disques rasta car je trouve qu’ils ont une puissance incroyable. J’ai aussi passé beaucoup de temps avec un gars qui avait une station de radio appelée ‘The Dread Broadcasting Company’, qui ne passait que des tunes rasta le samedi et organisait des ‘open-mic’. Donc, il y avait toujours plein de rastas qui déboulaient dans les studios, et chantaient des chants rasta traditionnels qui racontent le fantasme d’aller prendre d’assaut le Vatican pour libérer Dieu de la religion. Je trouvais cela complètement génial, et moi aussi je voulais libérer Dieu de la religion ! C’est comme ça que le mouvement rasta s’est progressivement immiscé dans ma vie.

Q : Comment t’es venue l’idée d’enregistrer un album avec Sly & Robbie ?

S.O’C. : Je pense que l’idée m’est venue quand j’avais à peu près 17 ans, lorsque j’ai découvert leurs albums.

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Q : Alors pourquoi avoir attendu si longtemps pour concrétiser cette idée ?

S.O’C. : Je crois que j’étais tout simplement trop jeune et pas encore prête spirituellement à le faire. J’avais 17 ans, et à cet âge-là, j’avais plutôt envie d’envoyer chier tout le monde, de dire merde au Pape et à toutes ces conneries avec lesquelles on nous bourrait le crâne. Donc, pour moi, la musique était tout d’abord un moyen d’extérioriser toutes ces choses qui me pesaient sur le cœur. J’avais encore trop de problèmes psychologiques et émotionnels pour pouvoir être en contact direct avec mon esprit. Mais, à la base, lorsque j’ai commencé à écrire des chansons vers l’âge de 14/15 ans, je voulais écrire des chansons religieuses et, dans un sens, prophétiques. J’étais totalement obnubilée par les livres des prophètes et aussi par l’idée de faire passer des messages prophétiques au travers de la musique. Mais bon, j’étais une adolescente, et j’avais également une existence de jeune femme à mener, si tu vois ce que je veux dire… En gros, je n’étais pas prête. Puis, il y a environs 8 ans, j’ai enregistré l’album Faith And Courage avec Adrian Sherwood, et c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Sly & Robbie pour la première fois… Ils enregistraient eux aussi un album et se promenaient souvent dans les studios. C’est comme cela qu’on s’est connus. Je les ai invités chez moi, et on a parlé de faire un album ensemble. Puis le temps a passé, et je suis arrivée à une période de ma vie où je voulais définitivement sortir de l’arène pop rock et me demandais quelle direction j’allais prendre. Il était clair que je voulais interpréter des chants religieux, et donc, je me suis inévitablement tournée vers le reggae. J’ai fini par re-contacter Sly & Robbie en février cette année, et à partir de là, tout est allé très vite. Je les ai rejoint en Jamaïque en mars, et nous avons enregistré l’album en un peu moins de trois semaines dans les célèbres Tuff Gong and Anchor Studios. En fait, nous avons tout enregistré live. Je crois qu’on a dû enregistrer 15 titres en trois jours, puis on a ajouté des instruments pendant deux jours, puis on est revenus en studio pour réenregistrer des voix pendant 5 ou 6 jours, et voila, l’album était fini. Après, Sly & Robbie l’on encore mixé pendant près de deux semaines. Donc, ce fut très rapide.

Q : Comment as-tu choisi les titres que tu as repris ?

S.O’C. : Hmm… A vrai dire, ce sont plutôt eux qui m’ont choisie… Il y a ce poète Polonais que j’adore qui s’appelait Haffiz et vivait il y a environ 700 ans ou un truc comme ça… bref. Il avait écrit un poème magnifique de quelques lignes seulement, qui s’intitulait “The Great Religions” et qui disait à peu près cela : les grandes religions sont les rives de l’océan, et les poètes sont des canoës de sauvetage à bords desquels tous les passagers sont invités à se jeter par-dessus bords… donc, dans l’océan, dans le flux de l’existence… Et donc, pour moi, tous les titres que j’ai repris ont été des canoës de sauvetage qui m’ont secourue à différents moments très pénibles de ma vie. Ce sont des morceaux très personnels et avec lesquels j’ai un lien sentimental extrêmement fort car j’ai grandi avec eux.

Q : Quel est le plus gros challenge lorsque l’on reprend des morceaux aussi connus et lourds de sens, et qui appartiennent aussi à une autre ‘culture’ que la sienne ?

S.O’C. : Dans mon cas, ça a été un challenge très agréable, car c’était un challenge mystique. C’est d’ailleurs une des choses que j’aime le plus à propos de cet album. Tous ces morceaux sont des chansons d’hommes, de guerriers militants. Donc, pour une femme, ce n’est pas évident de s’aventurer sur ces territoires d’hommes. Je crois que ça a été cela le plus gros challenge, mais également le plus stimulant.

Q : Et comment ça a été perçu par les ‘hommes’, justement, que toi, ‘la petite femme blanche’, tu reprennes ces classiques du genre ?

S.O’C. : Ils ont trouvé cela plutôt drôle, mais dans le bon sens du terme. En fait, ils trouvaient ça vraiment drôle qu’un p’tit bout de femme comme moi veuille chanter des chansons de Peter Tosh ou d’Israel Vibration. Donc, le défi a été de leur prouver que j’en étais capable. En y repensant, il y a une chanson que j’ai trouvé assez dure à reprendre; c’est le morceau “Untold Stories” de Buju Banton, car il a une voix puissante et intense, et une manière très particulière de chanter. Donc, pour moi qui suis une petite femme, ça a été un vrai challenge de recréer une telle énergie. J’ai dû apprivoiser le morceau, en changer la tonalité et le chanter d’une façon beaucoup plus douce que lui. J’étais donc très nerveuse quant au résultat final… et savoir si le morceau allait être convainquant en dépit du fait qu’il serait moins intense que la version originale… En fin de compte, cette nouvelle version s’avère plutôt réussie… j’en suis même très contente !

Q : C’est bizarre, je m’attendais à ce que tu reprennes la “Redemption Song” de Bob Marley, mais non…

S.O’C. : Wow ! C’est toujours très dur de choisir une chanson de Bob Marley… Mais je ‘devais’ absolument reprendre le titre War car ce morceau compte énormément pour moi, pour tout ce qu’il représente et sous-entend…

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Q
: J’ai trouvé cela plutôt étonnant que toi, qui est ordonnée prêtresse catholique, tu tiennes tellement à transmettre les enseignements et le message des Rastafari.

S.O’C. : En fait, mon dernier album, que j’avais enregistré avec d’autres prêtres catholiques, était composé de chants grégoriens mélangés à du reggae… Cette fois, c’est presque l’inverse. Tu vois, c’est ce côté ‘effronté’ que j’aime. Hier, j’étais une rasta qui enregistrait un album avec des prêtres catholiques, et aujourd’hui, je suis une prêtresse catholique qui enregistre un album avec des rastas… alors que les deux ‘partis’ se détestent cordialement. Donc, j’aime l’idée d’être un pont entre les deux, et aussi de bouleverser un peu l’ordre établi…

Q : Ça a un côté un peu provocateur…

S.O’C. : Hmm… ‘Provocateur’ n’est pas le mot que j’emploierais… Je dirais plutôt ‘subversif’… Disons que dans un sens, la démarche est subversive. En fait, je trouve ça même très drôle car personne ne s’est rendu compte de rien des deux côtés ! Les catholiques n’ont pas eu le sentiment d’enregistrer avec une rasta, et les rastas n’ont pas remarqué qu’ils enregistraient avec une prêtresse catholique, sinon ils m’auraient probablement foutue à la porte ! (Rires)

Q : C’est d’ailleurs surprenant que tu sois si bien acceptée par les rastas, alors que tu es une femme blanche, ordonnée prêtre catholique, avec la tête rasée….

S.O’C. : En fait, depuis l’épisode de la photo du Pape que j’avais déchirée, blah blah blah… Et bien, j’ai gagné un grand respect de la part des rastas. Après ça, à chaque fois je faisais un concert avec des groupes rastas, ils venaient toujours dans ma loge et me disaient qu’ils tenaient à venir dire ‘bonjour à leur sœur’. Donc à partir de ce moment là, ils m’ont apporté leur soutient et ils m’ont prise vraiment au sérieux car ils savaient que j’étais putain de déterminée à suivre leur enseignement… En fait, la raison profonde pour laquelle j’aime ces chansons et ces artistes, c’est parce que dans un sens ce sont eux aussi des prêtres. Ils ont décidé de résister, prendre position et de le proclamer haut et fort… donc, d’être des prêtres en quelque sorte… Ils n’ont pas besoin d’être ordonnés prêtres pour être des prêtres. C’est d’ailleurs l’une des choses qu’ils m’ont apprises… Que tout le monde a le droit de se lever, de s’opposer à l’ordre établi et de se comporter comme un prêtre… Enfin, à condition que ce soit pour propager un message de paix, d’amour et de fraternité, je crois que c’est clair !

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Throw Down Your Arms (Rocket Science), sortie : octobre 2005

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