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Ben Weaver

septembre 22, 2004

La force tranquille

Ben Weaver est à maint égards un être imposant. En fait, il a un petit “quelque chose en plus”, ainsi qu’un brin de “je-ne-sais-quoi” qui, décidément, forcent au respect. Peut-être est-ce sa carrure ? Peut-être son charisme ? Ou alors est-ce un peu des deux… Car il faut bien le dire, lorsque ce que l’on se trouve face à ce gaillard barbu du Minnesota, avec son mètre 95, sa casquette Raft Beer, sa guitare sèche et sa verve nicotineuse, et bien on se tait et on l’écoute chanter, le Monsieur.

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Et puis fatalement, on finit par l’admirer un peu aussi, tant pour ses vocalises rocailleuses dans le genre Tom Waits un lendemain de fête, que pour sa prose rugueuse façon Bukowsky-on-the-rocks. Vrai ! Il interpelle kekpart ce songwriter qui, à tout juste 25 ans et quatre albums à son actif, a déjà bel et bien l’art et sa manière de vous aspirer dans des univers rêches et des réflexions profondes, parfois obscures. La tête dans les nuages et les pieds solidement enracinés dans le grass-roots ricain, Ben Weaver est encore un de ces jeunes talents à surveiller de près, et son dernier album, Stories Under Nails, à écouter en boucle.

Question : Sur ton site Internet, tu dis que la musique a toujours eu une place importante dans ta vie, et ce depuis ton plus jeune âge. Comment cela ce fait-il ? Tes parents sont-ils musiciens ?

Ben Weaver : Non, pas du tout. Personne ne joue de la musique dans ma famille. Je crois que j’avais à peu près six ou sept ans lorsque j’ai découvert la mauvaise musique des années 80, comme cette chanson “I Wear My Sun-glasses At Night”… C’était horrible mais j’adorais. Et c’est comme ça que je me suis mis à écouter de la musique et à vouloir jouer de la guitare… mais ma mère ne voulait pas m’en acheter une…

Q : Alors comment as-tu fini par l’avoir ta première gratte ?

B.W. : Ben, finalement je l’ai eu à treize ou quatorze ans. J’ai dû convaincre ma mère que je voulais vraiment en jouer, que ce n’était pas juste une lubie passagère. Parce qu’en fait, on n’avait pas beaucoup d’argent, et ma mère pensait que je ne m’en servirais pas franchement. Mais elle a fini par céder et m’en a offert une pour mon anniversaire. C’est comme ça que j’ai commencé à en jouer.

Q : Et comment as-tu appris ? Tu as pris des leçons ?

B.W. : Très peu, en fait…

Q : Alors, tu es un musicien “self-tought” (qui a appris tout seul) ?

B.W. : Oui, on peut le dire comme ça… Disons que j’ai énormément appris en écoutant la musique des autres.

Q : Tu as seulement 25 ans et tu sors déjà un quatrième album. Tu as donc commencé à composer et à écrire très jeune… Quel âge avais-tu lorsque tu as sorti ton premier album El Camino Blues ?

B.W. : Hum… (se grattant la casquette d’un air dubitatif) Je crois que j’avais 19 ou 20 ans… ? Non, 19 ans !

Q : Waw, c’est jeune pour sortir un premier album, surtout en tant qu’auteur/compositeur/interprète ! Raconte comment ça s’est passé aux niveaux de la conception et de l’enregistrement de l’album. Et d’abord, qu’est-ce qui t’as motivé à te lancer à l’eau ?

B.W. : En fait, je suis allé à l’université pour étudier la peinture, mais j’ai détesté, et j’ai abandonné après la première année. Alors j’ai décidé de partir. J’ai conduis mon Pick-Up jusque dans le sud, kind of. Là, j’ai rencontré une femme qui m’a présenté à un juge fédéral à la retraite qui partait faire un voyage en voilier pendant plusieurs mois. A cette époque, j’avais quitté l’université et j’avais besoin d’un temps de réflexion, alors j’ai embarqué sur le bateau avec le vieux juge. C’est pendant ces quatre mois passés en mer que j’ai écris la plupart des chansons d’El Camino Blues. Et quand je suis rentré de ce voyage, je me suis dis : non, je ne veux pas d’un “vrai” job ! Je veux faire de la musique !Voila ce que je veux ! Alors, c’est ce que j’ai fait, tout en me sentant en paix avec ma décision.

Q : Donc toutes les chansons de ce premier album sont inspirées par ce voyage ?

B.W. : Non, disons plutôt que la plupart des chansons ont été inspirées par l’idée “romantique” que je me faisais d’être “on the road” et d’être un songwriter.

Q : Est-ce vrai que tu l’as enregistré dans le salon de ta mère en une journée ?

B.W. : Ouaip, le jour de la fête des mères ! (rires) Donc c’est un album acoustique… mais tu ne le trouveras jamais en Europe !! (avec un petit rictus satisfait aux coins des lèvres, comme soulagé de savoir son secret bien gardé)

Q : Et maintenant que tu bénéficies de plus d’attention (des médias, du public), tu ne penses pas le ressortir (en retirer des copies) pour le faire connaître ?

B.W. : Un jour peut-être… mais pas pour l’instant, je ne vois aucune raison de le faire.

Q : Tu n’aurais pas honte de ce disque quand même ? !

B.W. : (rires) Non, pas du tout ! C’est juste que cela fait si longtemps…J’ai beaucoup changé depuis, et donc j’ai l’impression que ça ne me ressemble plus vraiment. Je le ressortirai peut-être dans quelques des années, mais pour l’instant j’ai d’autres priorités, de nouvelles chansons à enregistrer, donc c’est là-dedans que je mets toute mon énergie, et tout mon argent aussi…

Q : Lorsqu’on écoute ta musique, on se doute bien que tu ne passes pas ton temps à écouter du rap et de la techno. Est-ce que tu n’écoutes que des vieux trucs ?

B.W. : Non, enfin, oui et non… Disons que ça dépend de l’humeur. Mais j’aime beaucoup le blues et le r’n b des années 50 et 60, et la période où le r’n b est devenu plus rock’n roll.

Q : Et quel genre de musique actuelle écoutes-tu ?

B.W.: Hum… (grattage de casquette intempestif) C’est une très bonne question… (petit sourire coupable). Ces derniers temps j’ai beaucoup écouté un album qui s’intitule The Postal Service, de deux types qui font partie d’autres groupes de zic de Seattle. C’est du genre synth-pop. En fait, l’un des mecs écrit toutes les paroles et l’autre s’occupe de la musique, et ils s’envoient tout ça par la poste… mais c’est du très bon songwriting. A part ça… pfff… j’aime beaucoup Richard Buckner…

Q : Tes textes sont tellement denses et réfléchis qu’ils pourraient presque se passer de musique, en quelque sorte, ils pourraient se suffire à eux-mêmes. Donc comment ça se passe pour mettre de tels textes en musique ? Et d’abord, est-ce la musique ou les paroles qui te viennent en premier ?

B.W.:En règle générale, ce sont les paroles qui viennent en premier. Disons, que j’ai des mots qui flottent dans la tête, puis des idées me viennent à l’esprit. En fait, j’ai souvent le sentiment que la musique est seulement un médiateur, c’est le moyen de véhiculer tous ces mots et ces histoires, tout en y ajoutant d’autres émotions que les mots ne peuvent pas exprimer. Mais parfois j’ai des mélodies en tête sans avoir de paroles pour les accompagner. Donc je dois trouver des mots qui ne sont pas nécessairement venus d’eux-mêmes. Parfois ces mélodies restent longtemps sans paroles, et un jour tout à coup, les mots surgissent de nulle part et s’imposent comme une évidence. Donc en fait, il n’y a pas vraiment une seule méthode ou une façon de faire unique. Je veux dire, des fois il m’arrive de me poser et d’écrire une chanson

Q : Disons que ça peut aider à faire progresser, à aller plus loin dans la maîtrise de la guitare…

B.W. : Entière en une demie heure. Par exemple, j’ai écrit la dernière chanson du dernier album en plus ou moins 15 minutes. J’avais cette musique dans la tête, puis les mots sont venus d’eux-mêmes, et “bang” ! It was done ! Donc parfois, tu as la musique et les paroles qui viennent en même temps… Il n’y a pas de règles.

Q : Et comment tu fais pour les retranscrire sur papier ? J’imagine que ça doit être dur d’écrire la musique sans avoir appris le solfège ?

B.W.: En fait, je ne les écris pas. Je les garde en tête… je mémorise toutes les mélodies.

Q : Et ça ne te donne pas envie d’apprendre en peu les bases du solfège, ne serait-ce que pour pouvoir écrire tes mélodies, ou savoir déchiffrer les mélodies des autres ?

B.W. : Non ! Je veux dire que je me suis débrouillé sans ça jusqu’à présent, alors…
Hmm, oui peut-être… Disons que ça m’aiderait surtout lorsque j’enregistre et que je veux expliquer aux autres ce que j’aimerais qu’ils fassent. Mais la plupart des gens avec lesquels je joue, jouent eux-mêmes “by ear” (d’oreille), ils ne savent pas non plus lire la musique.

Q : Stories Under Nails est ton quatrième album, j’imagine que tu ne travailles pas avec les mêmes musiciens qu’au premier ?

B.W. : Non, j’ai joué avec des musiciens différents à chaque album. Mais là, je pense qu’avec Mark va continuer à jouer ensemble pendant un moment, parce qu’on a un bon feeling… Mais bon, j’aimerais explorer encore plein de choses, et donc fatalement, jouer avec d’autres musiciens…

Q : Etant donné que tu es l’auteur/compositeur/interprète de toutes les chansons, est-ce que tu prends quand même en compte les suggestions et conseils des autres musiciens, ou est-ce que tu es plutôt du genre têtu comme une mule ?

B.W. :Non, je suis ouvert à toutes les suggestions. D’ailleurs en général, je n’ai pas d’idées bien arrêtées. De la même façon que chaque concert est différent, on change un peu les chansons et modifie les paroles en fonction de l’humeur et de l’ambiance du concert. Donc je suis toujours très “open”.

Q : Ton premier album fut donc largement inspiré par les réflexions de ton périple (notamment en bateau) ; mais qu’en est t-il de tes trois autres albums ? D’où est venue l’inspiration ?

B.W. :C’est très varié… Hum, en fait, la seule chose qu’il y ait en commun entre ces albums, c’est qu’ils sont tous inspirés par ce que je vois, les choses et les gens qui m’entourent, les nouvelles expériences et les situations dont je suis témoin ou acteur, et par les idées et les sentiments que tout cela m’inspire sur le moment. En fait, c’est bizarre, mais j’ai souvent l’impression que toutes ces chansons ne sont pas réellement de moi, qu’elles ne m’appartiennent pas vraiment… Par exemple, ça ne m’arrive jamais de me poser chez moi et de me dire : Ok, maintenant j’écris une chanson, ou j’écris un album. Je n’arrive pas à faire ça. L’inspiration vient quand elle veut, et les chansons me viennent en temps voulu, presque par accident. Donc, je reste ouvert à toutes les sources d’inspiration possibles.

Q : Pourtant la plupart de tes chansons sont plutôt sombres, d’ailleurs tu admets toi-même (cf : son site web) que le “dark side” (côté sombre) des gens est devenu un thème récurrent dans tes textes ; faut-il en conclure que tu vois le “mal” partout, et que tu ne rencontres que des gens tristes ?

B.W. : Non, pas du tout ! Je me rends compte que le terme “dark side” prête pas mal à confusion. En fait, ce que j’entends par “dark side”… bon, je te donne un exemple ; hier, lorsque j’ai pris le métro pour rentrer à mon hôtel après avoir passé une journée magnifique à visiter Paris, j’étais assis là à regarder les gens passer, monter à une station, descendre à une autre ; et je me disais que c’est le même “mess” tous les jours. Je veux dire, il y a toujours les mêmes problèmes, et c’est toujours les mêmes personnes qui sont heureuses et les mêmes qui sont malheureuses, c’est toujours les mêmes qui sont riches, les mêmes qui sont pauvres, c’est toujours les mêmes luttes, tout le temps… Parfois ce “mess” peut paraître vraiment très laid, et ça fait mal de voir ça… Donc tu fermes ta porte, et tu n’as pas envie d’en faire partie. Mais parfois, ce “mess” peut aussi paraître splendide. Donc hier, après cette merveilleuse journée passée dans Paris, je trouvais ce “mess” formidable ; la façon dont tous ces gens allaient et venaient, leur façon de bouger, de parler, etc. Mais je réalisais que dans d’autres circonstances, ces mêmes choses pourraient également me sembler affreuses. En fait, tout cela dépend des jours, du point de vue, de l’état d’esprit… Donc, quand je parle de “dark side”, je ne crois pas que ce soit le terme exact, mais c’est là-dessus que les gens focalisent…

Q : Oui, mais c’est tout de même toi qui a employé ce terme en premier !

B.W. : (rires) Ok, c’est vrai, je l’ai dit ! Mais, c’est juste que… quand je vois la façon dont les gens se comportent, la façon qu’ils ont de vivre leur vie, et de répéter les mêmes erreurs encore et encore, tout en sachant très bien qu’ils sont en train de commettre une erreur ! Et quand bien même ils savent pertinemment que ce n’est pas bien, ou pas bon pour eux, ils ne peuvent simplement pas s’en empêcher. Tous ces conflits, tous ces gens qui restent dans des relations amoureuses qui ne riment à rien et qui les détruisent… Ou ces mecs qui sortent de taule et qui, au lieu d’essayer de s’en sortir, replongent directement et sont rejetés au trou aussi sec. C’est toujours les mêmes histoires… Des gens pas heureux, pas satisfaits d’eux-mêmes, de leur vie et de ce qu’ils font… Et donc, spécialement dans l’album Stories Under Nails, j’étais fasciné par cette capacité que les gens ont de reproduire sans cesse les mêmes erreurs. Par la façon dont les choses demeurent telles qu’elles sont. Donc, tout ça me fait réaliser certaines choses sur la vie, sur les gens, et sur certaines réalités qui ne sont pas nécessairement agréables à regarder, et donc qui rendent les gens tristes. Mais ce sont simplement des choses auxquelles chacun de nous doit faire face à un moment ou à un autre de son existence…

Q : Penses-tu qu’il faille nécessairement éprouver de la souffrance pour écrire une bonne chanson ? En fait, crois-tu que tu pourrais écrire ce genre de chansons si tu nageais en plein bonheur ?

B.W.-: Hmm… Comme je le disais à un autre journaliste, je pense être quelqu’un plutôt heureux. J’aime ma vie, j’ai la chance de pouvoir faire ce qu’il me plait et de vivre de ma passion… Il me semble que si j’étais malheureux, je ne serais sans doute pas aussi conscient de toutes ces choses, bonnes et mauvaises, qui m’entourent.

Q : J’ai lu les revues de presse te concernant, et dans l’une d’elles le chroniqueur faisait remarquer que tes chansons produisent le genre d’émotions que l’on s’attendrait davantage provenir de la part d’une personne d’au moins 10 ou 20 ans de plus. Est-ce que tu comprends pourquoi il écrit cela ? Et est-ce que cela te flatte ?

B.W. : Pfff…D’abord, ça ne me flatte pas vraiment, et oui, je crois savoir pourquoi il dit cela. C’est probablement parce que je réfléchis un peu trop ! (rires) C’est drôle parce que, souvent, quand je donne des interviews, les gens s’attendent à ce que je sois quelqu’un de sombre, de taciturne, négatif et dépressif. Pourtant, je ne le suis pas du tout ! C’est juste que j’aime les histoires où il y a du conflit. Parce que dans tout, ou presque, il y a toujours une part de conflit. Le tout, c’est de trouver un juste milieu. De plus, lorsque j’écris une chanson, j’ai le sentiment d’avoir une sorte de responsabilité vis-à-vis des mots et des émotions qui m’ont poussé à écrire cette chanson. Par exemple, je me verrais mal parler de choses qui n’ont aucun intérêt (pour moi en tout cas). Mais j’ai l’impression que pour la plupart des gens, dès lors que quelque chose donne à réfléchir, alors c’est forcément sombre. C’est vrai que ce n’est pas toujours drôle de penser aux choses de la vie, mais parfois les chansons tristes peuvent elles aussi rendre heureux.

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Stories Under Nails (Fargo), sortie : septembre 2004

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