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Buck 65

octobre 25, 2007

L’homme de la Situation

Objectivement, on peut dire que Richard Terfry (alias Buck 65) est probablement l’un des rappeurs les moins “hip-hop” du monde (il ne fait pas usage de flingues, de “bling bling”, de machisme primaire ou d’une attitude “testostéronée”… bref, pas “hip-hop” pour un sou (ou un “buck”), le gars !). Subjectivement cette fois, je dirai que Buck 65 est un “génie du rap” que le grand public ignore, ce qui, du reste, ne le préoccupe pas vraiment. Mais après tout, n’est-ce pas là l’apanage du génie ? Créer pour le plaisir, et non pour plaire ; pour la jouissance, et non la reconnaissance… Bref. J’en suis tombée accro voila 4 ans, avec son cinquième album Square (2003), et souffre depuis d’une addiction qui ne s’est jamais amoindrie au fil des albums.

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Deux ans après sa énième mixture, Secret House Against The World, le canadien nous réapprovisionne de bons sons avec Situation ; du matos de qualité, qui n’est pas près de vous donner l’envie de décrocher !
Question : Tu es extrêmement prolifique et alimente donc constamment ta discographie (que ce soit avec des albums studio ou des mixtapes [la dernière en date, Strong Arm, est sortie en 2006] que l’on peut télécharger gratuitement sur ton site : www.buck65.com) ; en gros, tu sors des albums comme d’autre sortent leur chien.. Le travail est-il une addiction chez toi ?

Buck 65 : Absolument ! Pour moi, cela me parait naturel d’écrire sans arrêt.. Je ne suis pas du genre à rester sans rien faire et me dire tout à coup ; “wow, deux ans se sont écoulés ! Il serait peut-être temps que je me mettre à écrire et que je sorte un nouveau disque, parce que c’est mon métier et c’est ce que les gens attendent de moi”. Moi, je fonctionne à l’inspiration, et l’inspiration peut venir n’importe quand. Cela dépend de ta manière de voir le monde et ta capacité à percevoir la beauté des choses qui t’entourent, et qui sont toutes des sources d’inspiration. Je ne vois donc aucune raison pour que l’inspiration ne te vienne pas constamment.

Q : Tu parles de voir “la beauté” des choses qui t’entourent, pourtant ton dernier album est particulièrement sombre et parle principalement de sujets tristes et durs… On a plutôt l’impression que tu perçois davantage la “laideur” que la “beauté” des choses..

B. 65 : Hmm, c’est intéressant que tu dises cela, et je suppose que dans un sens tu as raison… En fait, je peux comprendre que ce que moi je trouve “beau” puisse sembler sombre ou triste pour quelqu’un d’autre. Cela dit, je reconnais que cet album, ainsi que le précédent, sont emprunts d’une certaine mélancolie et ont des ambiances très “lourdes”, bien qu’il y ait plus d’humour dans cet album que dans la plupart de mes derniers (je pense par exemple aux titres “Spread ‘Em” ou “Shutter Buggin’”). Une autre chose très intéressante est qu’au moment où je mettais en boîte Situation, j’enregistrais parallèlement un autre album (qui j’espère sortira dans les bacs) constitué uniquement de chansons d’amour, et à l’ambiance diamétralement opposée.. Donc, je pense que le fait qu’à ce moment-là j’enregistrais simultanément deux albums complètement différents, cela m’a fait aller très “dark” d’un côté et très “light” de l’autre. L’un contre-balançais l’autre en quelque sorte… Je crois qu’enregistrer cet autre album (hyper personnel) en même temps, était quasiment une nécessité !

Q : Il y a un morceau, “1957″, qui parle de cette année charnière dans l’histoire du monde.. 1957 est l’année de la révolution de Mao, de la formation de l’internationale situationniste en Italie, et marque également le début de la culture de la “jeunesse rebelle” et de son style de vie plus libre (faisant l’apologie du “sexe, drogue & rock’n’ roll”)… Est-ce que les écrivains de la “beat generation” sont une grande source d’inspiration pour toi ?

B. 65 : En fait, je m’intéresse à de nombreux courants culturels appartenant à différentes époques (aussi bien au niveau du cinéma que de la littérature). A ce moment-là je lisais beaucoup d’écris de Guy Debord. Donc, le fait est que cet album n’est pas du tout personnel.. Ce qui est extrêmement inhabituel pour moi ! Je réfléchissais beaucoup à tous ces évènements du passé ; à l’année 1957, à la “beat generation”, au rock’n’ roll, à Betty Page, etc. Eh puis, parallèlement à tout cela, je travaillais aussi sur deux films (dont un français : “L’Histoire de Richard O” de Damien Odoul), ainsi que sur un album (More Heart Than Brains) en collaboration avec une artiste de Bruxelles, qui sortira sous le patronyme Bike For Three!. Donc 2006/2007 auront été des années très chargées, et remplies d’influences disparates, “beat generation” et tutti quanti…

Q : Tu es, sans l’ombre d’un doute, ce que l’on appelle un “workaholic” ! Cette hyper-activité n’est pas un peu fatigante à la longue ?

B. 65 : Non, je ne m’en lasse pas ! En fait, il n’y a que les tournées qui me fatiguent… Ne pas être chez soi pendant trois ou quatre mois d’affilée peut devenir pénible au bout d’un moment… Mais me lasser de l’art, ça, jamais !

Q : Où et comment s’est passé l’enregistrement de cet album ?

B. 65 : Je l’ai écrit et ai enregistré la démo ici, à Paris (j’y ai vécu pendant assez longtemps). Puis je suis rentré au Canada pour l’enregistrement définitif. J’ai travaillé avec les personnes qui ont réalisées mes albums précédents, et aussi avec un jeune DJ qui s’appelle Scratch Bastid, qui a produit l’intégralité de l’album. Je le connaissais depuis longtemps mais on n’avait jamais travaillé ensemble. C’était très excitant pour lui, car il est très jeune et c’était la première fois qu’il travaillait sur un projet aussi important. Ce fut donc une expérience très intéressante et enrichissante pour nous deux. Je crois qu’il a appris beaucoup de choses, et pour ma part, je suis vraiment content du travail qu’il a réalisé sur cet album. On a commencé à travailler en décembre 2005, donc on aura mis presque deux ans pour finaliser le projet… Pourtant, aujourd’hui, même après tout ce temps, je suis toujours aussi content du résultat et j’aime écouter cet album… ce qui n’est pas toujours le cas ! Parfois, quand tu travailles sur quelque chose pendant deux mois, tu en fais une overdose et tu n’as plus jamais envie de l’écouter. Mais, bizarrement, ça n’a pas été le cas avec cet album… On a planché dessus pendant deux ans, sans jamais s’en lasser. Je prends cela comme un signe positif !

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Q : T’es-tu lassé de tes albums précédents ?

B. 65 : Eh bien, en général, juste après avoir terminé un album, oui, j’en suis lassé. Je dois faire un break avant de pouvoir le réécouter… et de toute façon, je t’avouerai que je n’écoute pas souvent mes anciens albums. Ceci dit, j’ai réécouté récemment mes premiers albums, qui pendant longtemps me faisaient horreur, et je les ai, pour ainsi dire, redécouverts sous un jour différent. Je les apprécie beaucoup plus aujourd’hui qu’il y a quelques années en arrière. D’ailleurs, je pense que le fait de les avoir réécoutés a, dans un sens, affecté mon travail sur cet album. Ce disque est bien plus “simple” et plus hi- hop que mes deux albums précédents. Je crois que mes anciens travaux m’ont pas mal inspiré, dans le sens où, avec ce disque, j’ai voulu revenir à un son plus basique. Quand tu écoutes des morceaux comme “Benz”, tu t’aperçois qu’il est très épuré au niveau de la production et qu’il repose presque uniquement sur la rythmique.

Q : Penses-tu que le fait d’avoir vécu assez longtemps à Paris et côtoyé des artistes (hip hop) français ait pu également influencer ton travail ?

B. 65 : Oui, sûrement… Je crois que l’un des traits caractéristiques du hip-hop français est cette sorte d’”urgence” à délivrer des messages politiques… Il véhicule des émotions très fortes, une rage palpable et une réelle passion qui, à mon avis, manquent au hip-hop américain actuel. A cet égard, le hip hop français est plus “pur” et bien plus proche de l’état d’esprit originel du hip-hop, qui à la base, était un genre de musique contestataire. Cela a donc été très stimulant de voir ce genre d’esprit dans la musique, et je crois qu’en effet, cela m’a inspiré plus ou moins directement.

Q : Autrement dit, cet album prend une fois de plus le contre-pied de la tendance “rap west coast” qui fait recette aux US et à travers le monde…

B. 65 : C’est clair. Mais de toute façon, je ne cherche à pas me fondre dans une tendance.. A vrai dire même, dès que je vois une tendance, je cours dans le sens opposé ! Donc, même si je crois profondément en ce que je fais, je sais pertinemment que ma musique ne cadre pas dans les standards actuels et, de ce fait, qu’elle a du mal a être acceptée et reconnue par la communauté du hip hop. D’ailleurs, aux States je ne suis pas vraiment considéré comme un rappeur… Tu sais, là-bas, si tu ne sonnes pas comme Jay-Z ou Busta Rhymes, alors tu ne fais pas du hip-hop. Mais, très franchement, je m’en moque complètement ! Etre “trendy” (tendance) ou populaire pendant quelques mois ne m’intéresse pas du tout.

Q : Mais à choisir, préférerais-tu être populaire aux US ou en France ?

B. 65 : Wow, c’est une question intéressante ! .. Pour être très honnête avec toi, je préférerais être populaire en France. Tu sais, aux USA il y a une chose à laquelle personne ne peut échapper ; c’est une machine très puissante qui s’appelle : marketing. Cette puissante machine est utilisée pour dire aux gens (et spécialement aux jeunes) ce qu’ils doivent aimer. Si bien que maintenant, les gens ont besoin de cela pour savoir ce qu’ils aiment et ce qui est cool.. Sans cela, ils n’en savent rien eux-mêmes. Ils sont incapables de se faire leur propre opinion sans l’aide du marqueting, des médias, et surtout de la télévision. Alors qu’en Europe, et particulièrement en France, le marqueting n’est pas aussi puissant qu’aux Etats-Unis. Les gens sont plus éduqués en matière d’art et ont un sens critique beaucoup plus développé. Donc, les jeunes ici ont une plus grande habilité à déterminer ce qu’ils aiment ou non. Du coup, il n’y a pas seulement deux ou trois artistes “cool” que tout le monde doit aimer, mais une infinité. Ici, tous les artistes, aussi différents soient-ils, ont une chance d’avoir du succès. C’est pour cette raison que, pour moi, avoir du succès dans un pays où les gens apprécient ce que je fais de leur propre chef, et non parce que la télé leur a dit de m’aimer, me semble beaucoup plus gratifiant. Mais, une fois encore, je ne fais pas de la musique pour être riche ou célèbre… Je fais de la musique pour me faire plaisir, et donner du plaisir.


Mission accomplie !!
Matez l’interview vidéo de Buck 65 en cliquant ici !

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Situation ; WEA/Warner, sortie : novembre 2007

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